C’est vraisemblablement cet automne qu’ouvrira la première salle de consommation de drogues supervisée par un personnel médical.

Journaliste spécialisé en forme et santé, il anime le blog www.addictmag.info.

L’expérimentation doit avoir lieu dans le 10e arrondissement de Paris (quartier sensible de la gare du Nord). La gestion de cette expérimentation a été confiée à la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). C’est donc elle qui se prononcera sur l’extension éventuelle de cette opération à d’autres agglomérations. Cette première « salle de shoot » parisienne pourrait recevoir 200 à 250 adultes par jour et accueillir des consommateurs de drogues par voie intraveineuse, mais aussi par inhalation. Son coût a été évalué dans une large fourchette de 300 000 à 1 million d’euros. L’expérience est soutenue par des associations de consommateurs, comme l’association Gaïa, qui milite pour son développement, mais elle semble être bien isolée face aux associations familiales, à celles de prévention, à celle des riverains du 10e arrondissement ou encore à l’Académie de médecine qui, elles, sont contre.

Limiter les risques

Pour les initiateurs de ce projet, l’objectif est clair, presque évident. Il s’agit de limiter les risques de contamination (VIH, hépatite C) ou d’overdoses, d’offrir un accompagnement social et médical aux usagers de drogue qui échappent jusque-là à tout suivi. Pour le maire du 10e arrondissement, Rémi Féraud, « la salle de shoot existe déjà : ce sont les toilettes de la rue Ambroise-Paré ». Selon les initiateurs, ces salles permettront en plus de renforcer les contrôles de police et de limiter les risques de trafics. Un avis que partage le docteur Thierry Brigaud, président de l’association Médecins du Monde : « Les toxicomanes sont souvent jeunes. Ils vivent dans la rue ou dans des squats et pratiquent souvent des injections n’importe où : dans des cages d’escalier, dans des parkings. Les salles de consommation permettront d’éviter un certain nombre d’overdoses et d’améliorer la situation dans les quartiers. Les usagers seront accueillis dans un lieu propre et médicalisé. Ils pourront se reposer et bénéficier d’un suivi sanitaire et social. » Pierre Chappard, coordinateur du Réseau français de réduction des risques, estime, quant à lui, que ces salles devront être installées au rez-de-chaussée afin que l’on puisse y entrer et en sortir facilement. Certains partisans lorgnent même vers l’exemple suisse, où les usagers prennent un ticket et attendent leur tour.

Les instances sont contre

L’Ordre national des médecins s’est prononcé contre le 6 février 2013, tout comme l’Académie de médecine (le 5 février). En janvier 2011, l’Académie nationale de médecine, après plusieurs réunions, auditions d’experts et analyse des résultats des expériences à l’étranger, a indiqué son opposition à la création de salles de consommation contrôlée de drogues telles qu’elles sont actuellement définies. www.academie-medecine.fr

« On n’aime pas se droguer devant les gens »

Les consommateurs de drogues, à l’image de cet homme dépendant, habitué du 10e arrondissement, sans emploi ni domicile fixe et qui préfère conserver l’anonymat, attendent l’ouverture de cette salle avec impatience. « Pour moi, être dans la rue, c’est la déchéance. On n’aime pas se droguer devant les gens. » C’est aussi au nom de la dignité humaine, que Jean-Pierre Couteron, président de la fédération Addiction, défend ce projet : « Les drogués sont des malades, ils doivent pouvoir consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack). » Des propos confirmés par les chiffres de l’INSERM qui constate 30 % de sevrages supplémentaires dans le cadre de salles de shoot en Suisse, en Allemagne, en Espagne, en Norvège, aux Pays-Bas, au Luxembourg, au Canada, en Australie (rapport sur la Réduction des risques chez les usagers de drogues, juillet 2010).

Arrêter définitivement

A contrario, les arguments des « anti » recueillent curieusement l’adhésion d’anciens toxicomanes, comme Guillaume D. « Il est aberrant de constater qu’au XXIe siècle les premiers concernés ne soient pas consultés. Je ne parle pas du dépendant actif, incapable de prendre une décision quant à son devenir car incapable de se projeter dans l’avenir, mais du dépendant en rémission, en démarche de soin ou plus simplement abstinent comme moi. Ces structures sont-elles prêtes à répondre devant les tribunaux de non-assistance à personne en danger en cas d’overdose ? Car, à moins de mettre à nu le toxicomane, rien ne l’empêchera de s’injecter ce qu’il veut lorsqu’il est seul dans son box. » Pour Pauline T, « l’État se donne bonne conscience en prenant dans l’urgence des mesures dites de santé publique mais le coeur du problème est d’essayer d’arrêter définitivement la consommation et non de garantir une paix relative en étant permissif avec les malades. À moins que les toxicomanes intègrent de leur plein gré une structure de sevrage, si l’on veut éviter la contamination virale, il faut autoriser les officines à délivrer gratuitement et sur ordonnance des seringues à usage unique rétractables ». De fait, les « anti » ne cessent de rappeler que toutes les structures d’accueil existent déjà. Nous pourrions ajouter, sur la foi de leurs travailleurs sociaux, qu’en raison du manque de matériel et de moyens, elles ont bien des difficultés à fonctionner.

Un outil de réduction des risques

Les salles de consommation sont des endroits protégés qui visent à permettre une consommation hygiénique de drogues achetées par l’usager, dans un environnement qui ne le juge pas et sous la supervision d’un personnel qualifié. Le matériel est en général fourni par le centre et le personnel de santé peut suivre les usagers et leur prodiguer des conseils. Les consommateurs débutants et les personnes mineures en sont exclus et le deal est prohibé. Il existe des salles de shoot dans 8 pays : Suisse, Allemagne, Espagne, Norvège, Pays-Bas, Luxembourg, Canada, Australie et bientôt au Danemark et à Québec. Hormis une courte tentative à Montpellier en 1994, les salles de consommation n’ont jamais existé en France. Ces salles seraient ouvertes 35 heures par semaine. Une question demeure sans réponse : que feront les toxicomanes les 133 heures restantes ? Devront-ils respecter les heures de bureau pour se droguer ?

Pourquoi créer de nouvelles structures ?

Le Collectif pour la prévention des toxicomanies, qui rassemble 14 associations familiales et de prévention, rappelle que plus d’un millier de salles ou de structures d’accueil en France sont déjà dédiées à la toxicomanie. Notamment les 850 CSAPA (Centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie), présents partout en France. Des centres médico-sociaux, gérés par des établissements publics de santé (hôpitaux) ou par des associations 140 CAARUD (Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues). Ces structures sont réparties sur l’ensemble du territoire. Elles sont financées par l’Assurance maladie, accueillent gratuitement les usagers afin de réduire les risques et les dommages sanitaires ou sociaux liés à la prise de drogues. C’est donc plus de mille structures à disposition ouvertes en semaine (aux horaires de bureau) auxquelles il faut ajouter les centres et les bus méthadone, les 150 000 « bénéficiaires » de la buprenorphine à haut dosage, les services des Centres hospitaliers généraux, les lits addictions des CHU et des hôpitaux psychiatriques, les cliniques spécialisées, les associations, les maraudes, le Samu social… Le Collectif pour la prévention des toxicomanies s’interroge sur ce qui n’est pas « une fausse bonne idée, mais une vraie mauvaise », il a d’ailleurs envoyé son manifeste au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, au mois de mars dernier, sur le thème : Non aux salles de shoot, oui à la prévention. Outre l’argument des structures déjà en place, on y retrouve des arguments légaux et juridiques. Qui supervisera les drogues de la rue ? Le professeur Jean Costentin (président du Centre national de prévention, d’études et de recherches en toxicomanie) s’interroge : « Pourquoi ce qui est interdit à l’extérieur serait-il autorisé à l’intérieur ? Quel sera le rôle des médecins ? Superviser l’injection de drogues de la rue, souvent de mauvaise qualité ? En effet, l’héroïne vendue couramment dans la rue n’est composée que de 30 à 40 % d’héroïne. Les salles de shoot finiront-elles par fournir elles-mêmes de la drogue de qualité ? Et, puisque l’on vient avec sa drogue, on ne peut s’opposer à ce qu’elle soit acquise à l’extérieur, d’où un élargissement du périmètre de non-droit. J’ajouterai qu’on ne soigne pas une maladie en administrant les produits qui l’ont déclenchée. »

Une mesure qui se chiffre en millions d’euros

Enfin, il y a l’argument du coût. N’y a-t-il pas, en cette période de rigueur budgétaire, à l’heure où l’on ferme des maternités, où les personnels de soins sont en sous-efffectif, d’autres priorités de santé publique ? Le professeur Jean Costentin a évalué pour l’Académie de médecine, dont il est membre, à plus de 200 millions d’euros le coût de cette mesure pour la France entière si les métropoles devaient être équipées. C’est donc en millions d’euros qu’il faudrait compter si plusieurs municipalités adoptaient cette solution, alors qu’il existe déjà plus d’un millier de structures d’accueil. Enfin, et pour localiser le débat, lors de la réunion des riverains du 27 mars dernier, les habitants du 10e arrondissement de Paris se sont prononcés contre : « Nous avons été mis devant le fait accompli ! », regrette Pierre Coulogner, président de l’association Vivre gares du Nord et de l’Est.